Alors que le Sénégal s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de son développement à travers le Plan Sénégal 2050, les défis énergétiques et budgétaires auxquels il fait face ne cessent de se complexifier. Dans l’ombre des grands projets d’infrastructures et des ambitions de souveraineté énergétique, une question revient avec insistance dans les cercles d’experts : qui paie la transition énergétique ? Et à quel prix ?

L’Afrique, moteur potentiel de la transition verte mondiale avec ses ressources critiques, son ensoleillement, son potentiel hydraulique et éolien, est aussi le continent le plus contraint par une architecture financière internationale obsolète, et souvent injuste. Au cœur de cette tension : la dette, visible et invisible. La dette cachée, souvent constituée d’engagements hors bilan, de garanties non déclarées, ou de dettes contractées par des entreprises publiques, mine la transparence budgétaire et fragilise la capacité d’action des États.

Le piège de la dépendance financière verte

Les institutions de Bretton Woods, et en particulier le Fonds monétaire international (FMI), ont multiplié ces dernières années les discours sur l’urgence climatique. Dans les faits, les pays africains subissent toujours la logique de l’ajustement structurel 2.0, masquée sous les conditionnalités de « réformes structurelles » ou de « soutenabilité budgétaire ».

Comment un État peut-il simultanément financer l’éducation, la santé, rembourser ses créanciers et décarboner son économie avec des marges de manœuvre budgétaires de plus en plus étroites ? La transition énergétique devient une variable d’ajustement, au lieu d’être un pilier du développement.

Le Sénégal en est un exemple emblématique. Alors que le pays ambitionne d’atteindre 40 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030, il doit composer avec un endettement croissant, des projets gaziers structurants (Sangomar, GTA) et une exposition importante à la dette extérieure libellée en devises.

En 2024, la dette publique du Sénégal a atteint des niveaux préoccupants, dépassant les 100 % du PIB. Selon une analyse du Fonds monétaire international (FMI), la dette de l’administration centrale était estimée à 105,7 % du PIB à la fin de l’année 2024. Cette situation a conduit le FMI à suspendre un accord de crédit de 1,8 milliard de dollars avec leSénégal, après qu’un audit a révélé que l’endettement et le déficit budgétaire étaient bien supérieurs aux chiffres précédemment rapportés.

Une part croissante de cette dette est contractée à des conditions moins concessionnelles qu’auparavant, exposant le budget national à des charges d’intérêt plus lourdes. Cela contraint l’État à arbitrer : faut-il consacrer les ressources à rembourser la dette ou à cofinancer les projets énergétiques stratégiques ?

JETP : entre espoir et contraintes structurelles

Dans ce contexte, même des initiatives prometteuses comme le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP), signé en juin 2023 pour mobiliser 2,5 milliards d’euros, peuvent buter sur un problème de capacité d’absorption et de contribution nationale.

Le JETP prévoit la mobilisation de 2,5 milliards d’euros sur une période initiale de 3 à 5 ans pour augmenter la part des énergies renouvelables dans le mix électrique du Sénégal à 40 % d’ici 2030. Toutefois, la capacité d’absorption de ces fonds et la contribution nationale nécessaire à la mise en œuvre effective des projets restent des défis majeurs. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la transition énergétique du Sénégal nécessite une stratégie claire incluant la mise en œuvre complète des réformes du secteur de l’électricité, l’expansion du réseau et la création de zones dédiées aux énergies renouvelables.

Matières premières et arbitrages budgétaires : un équilibre fragile

La promesse de revenus futurs tirés du gaz sénégalais est souvent présentée comme le levier qui permettra de financer la transition énergétique. Mais là aussi, le calcul est risqué. Le pari d’un effet de ruissellement de la rente gazière vers des projets renouvelables se heurte à la réalité des marchés mondiaux, à la volatilité des cours, et à la nécessité d’importants investissements initiaux.

Par ailleurs, les subventions à l’énergie, maintenues pour préserver le pouvoir d’achat des ménages, pèsent lourdement sur les finances publiques. En 2023, l’État sénégalais a consacré près de 280 milliards de FCFA à la compensation tarifaire de l’électricité, selon la Feuille de route du ministère des Finances. Cette dépense, bien qu’amortie en partie par une hausse tarifaire visant à économiser environ 100 milliards de FCFA, a tout de même laissé une subvention nette d’environ 180 milliards.

Cette charge budgétaire, difficilement soutenable dans le contexte actuel d’endettement, bride les marges disponibles pour développer les infrastructures vertes, renforcer les réseaux ou moderniser les systèmes de production. Si ces subventions restent essentielles pour éviter une précarité énergétique, elles soulignent l’urgence d’une réforme graduelle et équitable du modèle de tarification de l’électricité, compatible avec les ambitions de transition énergétique.Le risque est double :

• Que la hausse de la dette empêche de financer les investissements dans la transformation locale des ressources naturelles (hydrogène vert, métaux, gaz)

• Que la transition énergétique reste dépendante de partenaires extérieurs, faute de ressources domestiques suffisantes et de marges budgétaires dégagées.

Des modèles alternatifs à la dette existent

Pour éviter l’impasse, plusieurs pays ont démontré qu’il est possible de financer une transition énergétique ambitieuse sans recourir massivement à l’endettement public. Ces expériences montrent qu’avec une planification rigoureuse, une gouvernance forte et des partenariats bien structurés, la transition peut s’accélérer tout en préservant la stabilité budgétaire.

Au Maroc, le complexe solaire Noor à Ouarzazate, l’un des plus vastes au monde, a été réalisé grâce à un montage hybride associant investissements publics, prêts concessionnels (Banque mondiale, KfW, BAD), et capitaux privés, sécurisés par des contrats d’achat d’électricité à long terme. Le projet n’a pas alourdi excessivement la dette souveraine, car il a été adossé à des flux financiers prévisibles.

Le Costa Rica a misé sur un modèle public intégré, reposant sur une entreprise nationale (ICE) qui planifie, produit et distribue l’électricité. Grâce à une fiscalité verte, une culture de la planification de long terme, et un large consensus politique, le pays a atteint près de 100 % d’électricité renouvelable, tout en assurant l’accès à l’énergie pour tous, sans explosion de la dette.

Quant à l’Uruguay, il a transformé son mix énergétique en moins d’une décennie, en s’appuyant sur une stratégie nationale d’appels d’offres compétitifs, une implication forte de l’État dans la régulation, et des partenariats public-privé encadrés. Résultat : plus de 95 % de son électricité est d’origine renouvelable, sans creuser la dette, grâce à la clarté des contrats et la transparence des procédures.

Ces modèles ne sont pas parfaits ni automatiquement transposables, mais ils illustrent une conviction forte : la transition ne dépend pas uniquement de la capacité d’emprunter, mais de la capacité à organiser, planifier, et attirer des ressources de manière crédible et durable.

À condition de :

• Planifier rigoureusement les investissements selon une vision de long terme ;

• Mobiliser les ressources fiscales vertes et limiter les subventions non ciblées ;

• Créer un environnement stable et attractif pour les investisseurs privés ;• Diversifier les instruments de financement : obligations vertes, garanties publiques ciblées, financements mixtes, ou fonds souverains dédiés à la transition.

Sénégal : les choix à faire aujourd’hui pour éviter les blocages de demain

Le Sénégal dispose de nombreux atouts ensoleillement abondant, potentiel hydraulique, compétences techniques, stabilité institutionnelle et soutien international. Mais l’enjeu,aujourd’hui, est de faire les bons arbitrages budgétaires.

Faute d’une stratégie claire de gestion de la dette, la transition risque de ralentir, voire de se figer. Le pays pourrait :

• Reporter des projets structurants (réseaux intelligents, centrales solaires),

• Ralentir le soutien à la recherche et à l’innovation locale,

• Dépendre davantage de technologies et de capitaux étrangers.

Repenser la souveraineté budgétaire et énergétique

La question de la soutenabilité de la dette verte ne peut plus être éludée. Les États africains doivent obtenir des instruments financiers adaptés à leur double défi de développement et de décarbonation : échange dette-climat, obligations vertes souveraines, fonds de compensation climatique, mais aussi réforme du FMI et des agences de notation.

Pour le Sénégal, le Plan Sénégal 2050 ne pourra devenir une réalité qu’à condition d’associer vision stratégique, maîtrise budgétaire, gouvernance renforcée, et surtout, un changement profond des rapports entre pays africains et institutions financières internationales. La Transition énergétique ne se décrète pas : elle se finance, se gouverne, et se pense dans une logique de justice économique et intergénérationnelle.

La dette ne peut être un frein à la vie.

Si l’Afrique doit payer la facture climatique d’un système dont elle n’est pas responsable, alors elle doit pouvoir redéfinir les termes de l’équation. À commencer par la souveraineté énergétique et budgétaire, condition sine qua non d’un  avenir durable.

Par Soukeyna LY, ingénieure en énergie et économiste, analyste en politiques publiques de transition énergétique.

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